L'énigme Linda Naeff

du 11 janvier au 9 février 2014

L’œuvre de Linda Naeff est foisonnante. Elle comprend des peintures sur papier, sur toile, sur bois ainsi que sur des supports de récupération ; des sculptures en argile, des assemblages, des livres, des écritures… et la liste est loin d’être exhaustive.
La présente exposition nous offre la possibilité de saisir un vaste ensemble de sa production, une occasion rare puisque l’œuvre de Linda Naeff est victime de sa prodigieuse abondance : les centaines de pièces qui la composent se trouvent entassées dans son logement, dans lequel on peut à peine entrer et circuler. Elles sont partout, à l’entrée, dans le salon, dans la cuisine, dans la chambre à coucher, et même sur une moitié du lit. Soigneusement emballés dans du plastique, ces tas hétéroclites habitent l’appartement du Boulevard Carl Vogt davantage que sa locataire, colmatant tous les espaces comme une contribution nécessaire et structurelle à sa tenue.

Lorsque nous essayons d’approcher l’ensemble du travail de Linda Naeff nous sommes donc confrontés à un véritable dilemme : ces œuvres apparemment disponibles en quantité sont en effet inaccessibles au regard, et on peut difficilement les saisir sans que tout s’écroule.
Ce paradoxe reflète l’ambivalence que Linda Naeff entretient avec son œuvre, qui représente l’abysse de son univers intérieur. Elle en est liée au point d’en percevoir la séparation comme une amputation physique. Si elle doit se priver d’une pièce pour l’exposer ou pour la vendre, elle en refait immédiatement une autre équivalente. On dirait dès lors que ces créations représentent une sorte de support structurel autant de son logement que de son propre corps.
D’autre part, les messages calligraphiques qui entourent les figures peints expriment l’envie de Linda de communiquer avec les gens, de transmettre aux lecteurs ses pensées autour de la vie et de la mort. Malgré son lourd bagage personnel, cette vieille dame anarchique et rebelle est toujours restée attentive aux autres et aux événements de l’Histoire et de la société.

Cette ambiguïté qui représente la force et la fragilité de Linda Naeff nous la rend particulièrement attachante. Elle en fait aussi une artiste foncièrement inclassable. Néanmoins, l’urgence de la création que l’on perçoit dans son œuvre nous amène à l’approcher aux auteurs chers à Jean Dubuffet. Le peintre français à l’origine de la notion et de la collection d’Art Brut, et Michel Thévoz, premier directeur du musée de Lausanne, ont été confrontés à ces créateurs ni tout à fait « brut », ni tout à fait dans le « culturel », et ils ont créé dans les années 80 une collection annexe appelée « Neuve Invention », sorte de pôle intermédiaire entre ces deux extrêmes. Dans ce contexte, l’œuvre de Linda Naeff est aujourd’hui en bonne compagnie. 
Un autre facteur rattache Linda à ces artistes : la découverte tardive de la voie créative, manifestée à l’âge de 60 ans. Pour elle, la création est comparable à  l’éruption d’un volcan qui avait longtemps couvé ses braises, ou à la rupture des vannes qui transforment soudainement en crue une paisible rivière.
En effet, les thématiques que Linda Naeff aborde dans la peinture et les autres techniques, nous conduisent à son enfance brisée, à sa jeunesse abusée, à l’injustice dont elle a été longtemps une victime silencieuse. Si elle a su se redresser et mener par la suite une vie plus sereine, la cruauté explicite des images témoigne de l’agitation encore tumultueuse de son passé un demi-siècle plus tard. Les personnages, les ambiances, les mises en scène présentes dans ses peintures choquent sans détour notre sensibilité ; toutefois, il ne s’agit pas d’un simple goût pour la provocation, mais d’une émergence nécessaire.

D’autre part, cette artiste révoltée nous invite à célébrer avec elle la puissance et le plaisir de la création à travers le choix de supports inusuels et surprenants, de gammes chromatiques clinquantes et festives. On se laisse alors volontiers envoûter par son univers contrasté, où l’évocation du mal, sa dénonciation et le discours moral trouvent enfin leur liberté d’expression dans une forme qui les contient. / Teresa Maranzano (Historienne de l'art)

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