Jo Fontaine, Bernard Garo / Oxymores

du 24 mai au 29 juin 2014

Avec cette dernière exposition, Bernard Garo clôt le cycle ARIL dédié aux frontières du monde occidental, à travers le portrait de quatre villes emblématique: Alexandrie, Reykjavik, Istanbul et Lisbonne. Pour la capitale turque, il s’est associé au sculpteur Jo Fontaine avec qui il a fait le voyage. Tous deux nous livrent leur propre vision de cet univers posé en équilibre entre Occident et Orient, entre modernité et histoire ancienne, l’un avec la force du geste pictural et de la couleur, l’autre en l’inscrivant dans la pierre. «Oxymores» est le titre qu’ils ont voulu donner à cette exposition.

Jo Fontaine a développé depuis de nombreuses années déjà un langage tout en litotes et en lignes essentielles. Sous ses instruments de sculpteur, la pierre serpentine, semble retrouver la forme idéale que lui donne l’érosion naturellement: la courbe tourbillonnante et le cercle. Mais ici, la silhouette est sublimée par la pensée qui guide le geste, une pensée empreinte de philosophie et de poésie, dictée par l’esthétique, l’harmonie. Tout semble évident dans ces disques aux tracés esquissant une danse faussement concentrique à partir d’un centre déjà dynamisé par l’asymétrie. Et pourtant leurs tracés se rapprochant et s’éloignant dans une ronde infinie en deviennent hypnotiques par ce mouvement qu’ils imposent mystérieusement au regard. On y décèle les trajectoires astrales cartographiées, comme l’aurait fait quelque civilisation antique. Le spectateur est dès lors replongé dans un passé mythique aux origines des questionnements fondamentaux, comme s’il regardait dans un miroir, nom donné à ces œuvres. Dans la série intitulée «Ciels d’Orient et d’Occident», la pierre est traitée dans différents stades de polissages ou laissée carrément brute. Ramenée au bas-relief, elle se fait dessin, toile aux infinies tonalités de gris qui laisse deviner l’infini d’un univers révélant l’ombre d’un astre, constellations et nébuleuses. Les volumes s’aplatissent tout en s’ouvrant sur des profondeurs virtuelles et presque picturales, révélées par les contrastes de matières et les jeux de lumières. L’architecture d’Istanbul a également séduit Jo Fontaine qui l’a transformée en de petits temples en albâtre aux formes imaginaires qui ont cependant gardé escaliers, tours, ogives et coupoles. Juchées sur d’immenses mâts en bois qui en fait des objets inatteignables, ces petites sculptures relatent de l’immensité de certaines constructions de l’époque byzantine et ottomane, dont l’échelle monumentale défie le sens des proportions. L’albâtre rappelle son utilisation antique avant le verre tandis que son aspect translucide en accentue la présence fantomatique et onirique.

Bernard Garo souligne dans ses grandes compositions la complexité des structures architecturales et leur imposante succession de colonnades, d’arcs et de coupoles, le tout baigné d’une lumière dorée, au creux de laquelle on devine les mosaïques byzantines. Sa volonté d’évincer le décor pour n’en laisser apparaître que courbes et surfaces n’a pu se résoudre à éliminer complètement la richesse débordante de ces lieux qui s’invite dans ses peintures comme la résurgence d’un passé pour peu à peu se dissoudre à nouveau. On ressent la fascination de l’artiste pour cet effacement programmé de la florissante richesse de l’Orient dont ne subsistent déjà que des traces. Sa vision fragmentée de ce monde, cristallisé dans sa beauté antique, rappelle la fin programmée de cette ville par sa position délicate dans une zone sismiquement instable. La faille souterraine qui risque de provoquer la démolition d’Istanbul se manifeste métaphoriquement dans les œuvres de Bernard Garo par ces façades à vif laissant entrevoir les blessures d’architectures arrachées, dans la juxtaposition entre ancien et moderne ou encore sur ces murs de briques où l’on devine les fissures qui se creusent au fil du temps. Le temps semble d’ailleurs arrêté, comme dans cette immense voûte vue du bas et qui se tend sur la toile comme une carte céleste, ou dans ces mélanges architecturaux d’époques différentes qui ramènent sans cesse la modernité en arrière. Mais le temps se fait également mythique lorsque le peintre magnifie des épées qui deviennent des tours ou alors ramène des murailles à l’échelle d’un coffre-fort. Le visiteur est alors transporté dans un univers théâtral et désert qui a transcendé les images photographiques dont il est issu pour n’en restituer que l’apparence, le faste évanescent, mais surtout la lumière nostalgique d’un monde qui se délite dans un dernier soubresaut de magnificence./ N. Kunz

 

 

 

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