Virginie Otth, Isabelle Schiper, Yuki Shiraishi / Espace, espaces

du 27 février au 24 mars 2016

Sensation visuelle, perception, espace mental, le travail de Virginie Otth prend racine dans la réception du réel en se nourrissant des textes philosophiques qui ont analysé le processus de l'appréhension de notre environnement, matériel et conceptuel. De la photographie à l'image mouvante du cinéma, du concept abstrait à l'installation, elle a développé les diverses facettes de ce qui nous relie au monde par le regard. Elle s'intéresse tout autant à l'image que nos sens et notre cerveau transforment qu'à la mécanique même de la vision, lentilles, lumières, couleurs. Pour cette exposition, elle a imaginé un espace en le restituant visuellement de différentes manières. L'installation Versions d'un espace_01 propose de disloquer la perspective en accumulant simultanément différents points de vue d'une image de base qui rappelle à la fois une chambre noire, une salle isolée acoustiquement, un espace imaginé, dont seul la matière qui le tapisse se rapporte directement au réel, le feutre sombre. Cet espace est reconstitué par la photographie dans un cadre qui rappelle les écrans et renvoie au pictural, Mental_view. Toute la salle se retrouve ensuite basculée en une image bidimensionnelle par le biais d'un miroir noir, Allusion. L'éclatement de l'espace et de la perception se retrouve également dans l'installation Elliptique. Ce projet, réalisé
pour le Prix d'art intégré de ville de Nyon en 2015 décompose le procédé de la perception visuelle, avec une image photographique du lieu qui en pose d'abord le cadre, et aussi une lentille, un ovale, un miroir et une source lumineuse colorée suspendus dans le vide qui constituent les outils de la vision. D'une façon différente, la série photographique Versions_internal_dimension relate des différents modes de vision d'une même scène d'objets rappelant l'organe de la vue et montrés à travers différents filtres correspondant aux infinies manières de voir.

Isabelle Schiper concentre dans ses dessins l'énergie de l'explosion et de la transformation. Univers flottants, rayonnements éblouissants, matière en expansion sont représentés trait par trait que l'artiste pose sur le papier avec une application soutenue. Cette lenteur du faire crée une tension forte et maîtrisée qui s'accompagne d'une ambiguïté dans la perception de la part du spectateur. Le regard hésite entre le rendu séduisant et ordonné des lignes, colorées ou sombres, et un sentiment de danger qui semble planer autour de cette perfection. L'artiste joue avec cette ambivalence pour restituer un message multiple qui oscille entre l'attrait et l'inquiétude, la stabilité et l'entropique. Chaque dessin constitue un univers en soi, cueilli à l'instant même de sa mutation et dégageant par là un potentiel énergétique cristallisé dans un instantané. Qu'il soit paysage étrange ou explosion, chaque dessin offre cette fragilité de l'éphémère que lui confère le traitement par lignes laissant une large part au blanc du papier, ce qui lui donne corps dans la composition. De la documentation glanée au fil de ses recherches au croquis qui précède chaque série, Isabelle Schiper avance pas à pas dans son travail qui doit s'apprivoiser avant de dévoiler ses secrets.

L’interrogation sur l’origine, sur la relation espace-temps et ses représentations sont des thématiques qui traversent l’oeuvre de Yuki Shiraishi. Cette exposition constitue la première étape d’une recherche que l’artiste a menée sur plusieurs années et qui va se poursuivre par la réalisation d’une sculpture monumentale. La curatrice indépendante Michèle Vicat (3Dots Water)qui l’a accompagnée dans ce processus a été frappée par les liens formels que ses premiers croquis tissent intuitivement avec le modèle de l’univers en expansion, raison pour laquelle elle a approché le projet art@CMS, coordonné au CERN par Michael Hoch, qui a pour but de créer des passerelles entre l’art et la science. Grâce à ce programme interdisciplinaire, l’artiste a initié un enrichissant dialogue avec le physicien John Ellis, ce qui lui a permis d’aboutir à la forme finale de la sculpture monumentale qui sera réalisée en acier inoxydable. En forme d’entonnoir de
plus de 8 mètres de longueur, cette œuvre intitulée Past Present Future Present sera posée à même le sol, son pavillon faisant face aux spectateurs dont il capturera les reflets pour les plonger dans les profondeurs mystérieuses d’un interminable tuyau. Un prototype réalisé par la Kunstgiesserei de St-Gall est présenté ici, accompagné par une série de dessins – intitulés Dimension et inspirés des simulations de surfaces mathématiques – qui ouvrent une fenêtre intemporelle par leurs fonds dorés et leurs volutes infinies. La version philosophique et mythique de l’origine du monde complète cet ensemble par une installation vidéo dans laquelle on voit se déliter lentement des longs phylactères sur lesquels l’artiste a transcrit plusieurs versions de la création de l’univers dans leurs langues originelles ainsi que des formules algébriques. Tels des rubans d’ADN tourbillonnant dans une eau sombre, ces écrits nous rappellent que l’art apporte depuis la nuit des temps une réponse plastique et métaphorique aux mêmes questions que la physique et les mathématiques cherchent à résoudre par le raisonnement./NK

 

 

 

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