Corinne De Battista, Alexandra Duprez, Keiko Machida /
Enfance & sortilèges

du 5 avril au 18 mai 2014

Regarder les peintures de Corinne De Battista c’est comme parcourir un vieil album de photos monumentalisées. Mais de ces anciennes images que l’on devine volontiers jaunies et écornées par le temps, l’artiste ne garde que la substance, les personnages de petites filles d’un autre temps, qu’elle extrait de l’environnement d’origine pour nous les présenter en suspension dans la matière picturale. Car il s’agit avant tout de peinture – la photo n’ayant été qu’un point de départ – une peinture presque monochrome, parfois estampillée d’une tache de couleur, qui traduit justement par ce noir-blanc l’effet trompeur du temps qui passe. Difficile de dire si ces photos font partie du passé de l’artiste, ce qui d’ailleurs est dépourvu d’importance, puisque les poses que les photographes professionnels de l’époque faisaient prendre aux enfants se ressemblent toutes. Ces attitudes surannées et précieuses de petites filles modèles, le regard rendu sérieux et intériorisé par des temps d’exposition prolongés, interrogent sur l’essence même de l’enfance, de ses jeux et découvertes, de ses pensées magiques et croyances étranges, de son imitation maladroite et par là troublante du monde des adultes. Corinne De Battista pose la question de la mort, élément fondamental qui se traduit à la fois par le cadavre d’animal et par la présence presque fantomatique de ces petites femmes en herbe qui semblent s’estomper dans un passé qui les rappelle à lui. L’artiste s’attache aussi au thème de l’identité rendue difficile pour des jumelles, ou encore de la dualité complice entre frères et sœurs, mais aussi à celui des relations mère / enfants anticipées par les poupées. La thématique des genres est sous-jacente, montrant le petit garçon promu à un brillant avenir de général, tandis que la fillette est cantonnée à ses fanfreluches et autres vanités.

Proches du dessin, les peintures d’Alexandra Duprez sont énigmatiques comme des comptines qui, sous une apparente innocence, relatent les peurs ancestrales et les quêtes mythiques. Tissées des fils faits de contes et légendes oubliées, ces images stylisées montrent des personnages en silhouette, structurés par la répétition de lignes parallèles, réticulaires ou rayonnantes qui les retiennent en surface. L’espace n’a pas d’importance dans ce monde de volumes esquissés où prédominent les aplats. L’artiste ne semble pas répondre à un dessin préliminaire, mais plutôt se laisser guider par le geste qui répète les droites, les courbes ou les points de manière presque rituelle, jusqu’à en faire émerger des architectures transparentes, des filles et des garçons aux regards vides. C’est quand ils deviennent motif que les yeux s’animent, venant alors habiter les murs d’une maison ou les pans d’une robe, comme de minuscules sentinelles. Dans d’autres œuvres, Alexandra Duprez isole les mains qui peuvent parfois faire naître un visage, ou alors réunir leurs bouts de bras en un seul organe indépendant et triomphant. A l’image des mains, les personnages sont souvent dédoublés, réunis par une masse presque organique ou alors transformés en mutants étranges aux multiples visages et membres. De ces demi-dieux ou demi-monstres semble alors s’échapper un flot énergétique matérialisé par un foisonnement de traits qui peut prendre l’apparence d’un astre immense parcouru d’un réseau atomique. Tout se mélange dans cet univers monochrome, l’infini et l’infiniment petit, le contour et la structure, l’abstrait et le figuratif. Ne subsiste que le vocabulaire élaboré par l’artiste, qui se répète et se répond d’une composition à l’autre, quel qu’en soient la technique et le support. Libres et légères comme le permet l’aquarelle, ces dessins sur papier sont vibrants de lumière et de couleurs ondoyantes. Dans les peintures par contre on sent un travail par couches successives où la masse a été grattée, remise à nouveau jusqu’à l’obtention d’images essentielles et fortes, comme des métaphores ou de la poésie à l’état brut.

Les fragments d’enfance que Keiko Machida reconstitue dans ses dessins et céramiques ressemblent aux apparitions fugitives d’un rêve qu’on peine à retenir. Visages esquissés, arbres aux bras décharnés et maisons mystérieuses créent une ambiance ambiguë et éphémère, hésitant entre le familier et l'inquiétant. Quelques taches de couleur lui suffisent pour qu’affluent une marée de souvenirs qui contiennent fraîcheur et insouciance, sans oublier les zones d’ombre, pétries d’histoires à faire peur. Comme à travers les yeux d'un enfant prêt à transformer le réel en magique, Keiko Machida joue sur cette fragile frontière entre rêve et souvenir, entre beau et laid, serein et inquiétant. Une série de petites figurines en céramique l’illustre bien. On les voit les bras soudés au corps ou inexistants, et une tête d’animal démesurée faisant ployer leurs épaules. Assis ou prostrés, ces énigmatiques petits êtres nous évoquent l’âge de la chrysalide, période alourdie déjà par les limites contingentes qui s’étiolent dans la fantaisie pétrissant les esprits. Dans les aquarelles, la fragilité des images est corroborée par la légèreté du trait qui capte l’essence même des corps et des attitudes enfantines, dans leurs rondeurs et gestes maladroits. Avec tendresse, elle dépeint des petits instantanés où de frêles silhouettes sont accroupies pour jouer, empoignent maladroitement un petit chat ou lancent en l’air une poupée comme une ombre d’eux-mêmes. La maisonnette tient aussi une place importante dans ce travail. Reconnaissable à sa forme primaire, avec un toit à deux pans, mais sans portes ni fenêtres, elle assume différents aspects, de la boîte en porcelaine sur laquelle se dessinent les ombres d’arbres sans feuilles aux maisons-gigognes réduites au seul contour de leurs arêtes et imbriquées les unes dans les autres. Le dialogue entre les vides et les pleins joue un rôle important dans ces œuvres, qu’elles soient sur papier et en porcelaine. Les corps en particulier sont le plus souvent laissés blancs, délimités par un trait ou encore exécutés en réserve et enlacés autour d’une tache formée par un autre personnage. Les volumes sont ainsi suggérés et, pleins ou vides, ils deviennent à eux seuls l’espace de la composition, puisqu’ils sont posés sur le fond blanc de la feuille et qu’aucun autre élément de décor n’est dessiné. Les végétaux par contre s’étoffent de couleurs plus denses qui semblent suggérer le temps qui passe à travers le vieillissement de la matière, voire sa putréfaction, tandis que restent suspendus comme des songes éveillés des bribes venues de l’enfance. / N. Kunz

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