Mali Genest, Sarah Hildebrand, Silvia von Niederhaüsern / L'éloge du vide

du 28 mai au 26 juin 2016

Les souvenirs des personnes absentes, connues ou non, jalonnent les œuvres de Sarah Hildebrand comme des petits trésors que la photographe récolte et conserve précieusement. Répertoriées par séries, ces images témoignent d’une autre époque, de fêtes et divertissements passés, ou simplement du quotidien qu’un départ a interrompu. La série «De père en fille» revisite des photographies en noir et blanc que le père de l’artiste a prises adolescent. Sarah Hildebrand y a déposé des fragments de mines de crayons de couleur, comme pour se réapproprier, dans un geste presque enfantin, un passé où elle n’existait pas encore. Avec «Lieux délaissés», elle guette la trace de l’absence, dans des appartements désertés par leurs occupants. Elle se concentre sur des détails qui racontent des bribes de vie, tels des éléments figés dans l’intemporel. Sans souci d’esthétique ni de mise en scène, elle reste en retrait, laissant parler les objets et les lumières. Pour la série «Murmures», la photographe a promené son objectif à travers trois lieux de l’ex-RDA, un parc d’attraction, un manoir et une salle de bal qui proposait bals et cinéma avant la chute du Mur. L’artiste dépeint l’incongruité de ces engins à têtes de monstres décolorés qui semblent se frayer un chemin à travers une nature qui a repris ses droits. En photographiant la décrépitude d’un plafond qui s’écaille ou d’un vieux piano à queue abandonné dans une immense salle d’apparat, elle capte, sans les déranger, les bruissements des festivités d’une époque révolue. Chaque série s’accompagne d’une publication qui prend des formes différentes selon les thématiques et qui complète son concept artistique.

De la couture où elle a fait sa première formation, Mali Genest a conservé, dans son cheminement artistique, l’évocation du corps à travers des œuvres subtiles dans leur essentialité. La corporalité telle qu’elle la suggère est visible dans le traitillé d’éléments de patrons superposés, les lignes parallèles rappelant une chevelure ou encore dans le rose chair du papier de boucherie. Il émane de ces allusions un aspect intensément féminin, parfois rendu plus évident lorsqu’elle fait usage du vernis à ongle, des paillettes ou du tricot. Cette féminité est sans complaisance; elle échappe aux lieux communs pour raconter des histoires faites de petits accrocs, comme une maille filée ou une interruption dans la régularité d’un motif. Avec des clous qui transpercent le noir du velours ou des coulures pourpres sur un fragment de peau, Mali Genest sait aussi parler de la douleur de manière plus explicite. Mais son geste s’accompagne toujours d’un souci d’esthétique qui sublime son concept et anesthésie, dans un premier temps, le regard. Ancrées dans le quotidien et le vécu de la plasticienne, ces œuvres peuvent pourtant se lire sans en connaître l’origine et en garder la force, car dénuées de l’anecdote, elles ne conservent que leur profonde humanité.

Avec application mais dans un geste très libre, Silvia von Niederhaüsern dispose des ronds de couleur sur des feuilles de papier de dimensions différentes qu’elle place en portrait ou en paysage. Elle choisit les teintes avec soin, privilégiant tour à tour des valeurs proches ou des compositions multicolores, des opacités ou des transparences, des formes pleines ou en contour. Malgré la simplicité extrême de son langage, des ronds ou quelques fois des carrés, chaque œuvre demeure unique, reconnaissable entre toutes, comme si l’artiste voulait produire un catalogue extrêmement détaillé des infinies possibilités de combinaisons chromatiques. Quand on l’interroge sur le choix de ses couleurs ou des formes, elle répète invariablement en suisse allemand: «Je ne sais pas», comme une barrière protective qui nous renvoie à l’absurdité de notre interrogation. Car les peintures et dessins de Silvia von Niederhaüsern, avec leur séduisant et sensuel chatoiement de couleurs se passent de l’intellect pour s’adresser aux sens avant tout. Avec l’observation de ces images, saveurs et fragrances émergent lentement du souvenir, vibrantes et vives. Et c’est à ce moment-là que le lien avec l’artiste se crée, dans ce tourbillon de plaisirs partagés et de réminiscences.

En mélangeant sans distinction tous les genres artistiques, y compris l’Art Brut, la 55e Biennale de Venise a montré la pertinence de ce décloisonnement ainsi que les dialogues fascinants qui peuvent s’instaurer entre les artistes contemporains de la filière académique et ceux dits outsiders. C’est dans un même souci que cette exposition présente les œuvres de Silvia von Niederhaüsern, active dans l’atelier du CREAHM à Villars-sur-Glâne. Bénéficiant de conseils prodigués par des professionnels de la création contemporaine, les artistes en situation de handicap mental qui travaillent dans ce lieu possèdent un réel talent et un imaginaire qui s’accompagne d’une liberté et d’une fraîcheur qui en font l’originalité. Silvia von Niederhaüsern fréquente l’atelier du CREAHM depuis 2011 et a participé, notamment depuis 2013, à de nombreuses expositions (Centre suisse de pédagogie spécialisée, à Berne; Théâtre Nuithonie, à Villars-sur-Glâne; Homato, fondation les Buissonnets, à Fribourg)./NK

 

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