Gianluigi Maria Masucci / Ecriture du mouvement

du 16 janvier au 14 février 2016

No walk, no work

Pour Alberto Giacometti, «les figures ne sont jamais une masse compacte, mais comme une construction transparente». Si une figure immobile s’entoure d’un espace fermé, explique-t-il, une figure en mouvement ouvre au contraire l’espace. Gianluigi Maria Masucci réalise ses peintures en gestes idéographiques portés tant par l’énergie qu’ils contiennent que par l’espace qui les entoure. Ses compositions, transcrites en des foules denses et bruyantes, esquissent des forces intérieures et ouvrent des perspectives. La tache ne se réduit pas à une trace, elle est le témoin condensé d’une relation à l’art depuis l’enfance, d’une expérience avérée en théâtre, d’études d’architecture, de peinture et d’un intérêt prononcé pour les arts numériques.

Témoin des pérégrinations de son aventure intérieure, la tache reflète la compréhension du monde tel qu’il est perçu par le jeune artiste napolitain. Sur les établis de son atelier, ni mescaline ni souffrance pour coucher sur le papier son écriture gestuelle familière en apparence du travail d’Henri Michaux – connu pour son angoisse métaphysique. Gianluigi Maria n’est pas à la recherche insatiable d’un moyen de s’échapper, il est au contraire profondément en lien avec le monde. La caméra lui permet au quotidien de capter son environnement direct : à Naples, l’objectif arpente les hauteurs des ruelles pour attraper les lessives suspendues, ou se concentre sur des corps volubiles et dansants, à Genève, la caméra rend compte du flux incessant et puissant du Rhône. Les voyages «extérieurs» lui permettent d’éprouver dans un second temps des voyages «intérieurs» dans lesquels il exprime, en atelier, pinceau à la main, l’intensité de l’émotion ressentie et l’énergie vitale. Travail vidéo ou travail à l’encre de Chine, chacun existe par lui-même. Indépendants l’un de l’autre ou conjugués de concert sur le mode installatif, ils multiplient les registres – murmure, puissance, menace, enthousiasme – dans un rythme sec, nerveux, haletant, vibrant. Une syntaxe inventive et répétitive, libre et vivante qui prolonge ainsi l’intérêt porté par les artistes dès les années 1960 pour le déplacement. «No walk, no work», assénait Hamish Fulton. Tout comme lui, Gianluigi Maria Masucci fait de la mobilité un ferment cardinal de son œuvre. Le déplacement, le voyage, comme essence – car marcher et marcher encore, c’est se souvenir, entrevoir, oublier, insister, redécouvrir. «Sachez que c’est à cette multitude de petites choses que tient l’illusion; il y a bien de la difficulté à les imaginer, il y en a bien plus encore à les rendre. Le geste est quelques fois aussi sublime que le mot, et puis ce sont toutes ces vérités de détail qui préparent l’âme aux impressions fortes des grands événements. » (Eloge de Richardson, Diderot) Les signes réunis dans les pièces de Gianluigi Maria ouvrent l’espace au-delà du support et créent indéniablement l’événement, promesse de changement. ./ Karine Tissot

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Le mouvement, l’espace; le mouvement dans l’espace, celui de la foule ou des danseurs, sur la place publique ou au théâtre, l’interaction des corps qui se rencontrent, dialoguent, se répondent ou s’éloignent. De cette observation, Gianluigi Maria Masucci a commencé à développer un langage pictural original, fait de signes tracés à l’aide d’instruments existants ou fabriqués par ses soins, sur des supports variés. Pour arriver à ce degré d’abstraction et d’essentialité dans le rendu du mouvement, il a fallu qu’il s’appuie sur sa solide formation académique qui l’a conduit dans un premier temps à des dessins très réalistes de la figure humaine. Il enchaîne ensuite avec sept ans dans un laboratoire théâtral où il apprend le langage corporel et ses codes. Des études en vidéo et montage lui font prendre conscience de la transformation d’une œuvre par le mélange des séquences. Dès lors, il intègre à sa pratique artistique la dimension temporelle organisée en lignes successives. Il choisit un support particulier, des plaques en dibond, faites d’aluminium recouvert d’une pellicule plastique dont l’apparence brillante et le format carré rappelle l’écran et rend la transition vers la peinture plus évidente.
Ce retour à la peinture s’accompagne, grâce aux diverses expériences faites jusque-là, d’une intensification des liens entre l’observation du mouvement et la conscience progressive que le dessin parvient en même temps à transcrire ses émotions et états d’âme, ce qui lui permet l’approfondissement de la connaissance de lui-même. Sa peinture devient dès lors un mouvement perpétuel entre observation du réel, restitution par le geste de la main et développement de l’apprentissage de soi. La vidéo le porte aussi à recréer le mouvement à partir de la peinture, à travers un travail où il photographie chaque pictogramme des œuvres faites sen trois ans pour en proposer un film de 22 minutes, Shape Sequences. Une des salles de la galerie offre ses murs à ces formes dansantes qui redonnent une autre dimension à la peinture, en la sublimant par la taille de ces corps schématisés et la matérialité changeante des fonds qui entretient une relation ambiguë avec le support virtuel de ces images projetées. Au centre de la pièce, une peinture au vernis blanc sur alu rouge crée un contraste particulièrement fascinant. La surface brillante de ce disque rouge reflète les images se mouvant autour d’elle, superposant à la peinture matérielle une double couche virtuelle. Point focal de l’espace, ce rond rouge concentre l’énergie émanant des vidéos et l’ancre dans l’espace réel.
Du corps humain, il passe à l’observation des draps que les habitants de Naples pendent aux fenêtres, comme des fragments de leur intimité offerts impudiquement au regard de l’autre. Le drap porte en effet la trace du corps, ses essences et ses rêves nocturnes de la même manière que les peintures de Masucci concentrent des moments de son existence où il a été présent à son œuvre et y a imprégné une partie de lui-même. Il en résulte d’abord une vidéo, Dichiarazione d’amore, qui montre draps gonflés par le vent et vus depuis le bas. L’observation de ce nouveau mouvement incite l’artiste à commencer une série de dessins sur des papiers dont la dimension et la matière est proche du linge de lit, et il utilise de l’encre acrylique qui lui permet de rendre au plus près le mouvement discontinu du tissu au vent, avec des parties plus noires et d’autres presque évanescentes. Ces œuvres prennent la forme de paysages avec une ligne d’horizon plus sombre sous laquelle se concentrent des signes denses et resserrés qui s’agrandissent à mesure qu’ils occupent le bas de la feuille, pour former une sorte de foule en marche. Nouveaux par la composition qui laisse plus de place aux marges, cette série est intitulée Revolution.
Lorsqu’il arrive à Genève, c’est le fleuve qui le fascine en premier, car son mouvement et sa perception est très différente de celui de la mer qui baigne sa ville natale. Le mouvement fluctuant des deux cours d’eau genevois, l’Arve et le Rhône, occupe l’artiste pendant plusieurs mois pendant lesquels il passe des heures à en observer le flux et à le filmer. L’encre de Chine correspondant mieux à la matière aqueuse, les dessins issus de cette observation sont exécutés au pinceau avec des traits fluides et nets, et constituent la dernière série en date à laquelle il travaille actuellement.

Dans le cadre de cette exposition et en collaboration avec le festival ANTIGEL, l’artiste a conçu une deuxième installation vidéo pour l’espace urbain du quartier de La Chapelle, présenté dans le cadre du Festival Antigel et en collaboration avec un projet artistique participatif d’Aurélien Dougé, danseur et chorégraphe. Masucci transforme pour une soirée en scène théâtrale la place entre quatre immeubles aux lignes épurées, dessinés par Bassicarrella Architectes. L’installation délimite, à l’intérieur d’un lieu de passage quotidiennement emprunté par les habitants du quartier, un nouvel espace performatif qui donne vie aux façades, sur lesquelles les silhouettes animées ouvrent l’architecture à une nouvelle dimension. En parallèle, les habitants invités à participer au spectacle déambulent selon une chorégraphie orchestrée par le danseur. L’environnement dématérialisé par l’image vidéo délimite un nouvel espace, celui du théâtre et de la métaphore, entremêlé à l’urbain. Les participants au spectacle redonnent un corps physique à la peinture et réactualisent dans le présent la succession temporelle des mouvements qui construisent toute l’œuvre du peintre. ./NK

 

 

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Spectacle participatif SPHERES avec les habitants du quartier de La Chapelle, samedi 30 janvier pour le festival ANTIGEL. Installation vidéo Shape Sequences de Gianluigi Maria Masucci, chorégraphie Aurélien Dougé, danse Daniela Zaghini et Fernanda Barbosa, masques Gloria Del Castillo.

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