Serge Cantero, Francisco Sepulveda / l'envers du miroir

du 1er au 30 mars 2014

Serge Cantero utilise les images comme d’autres les mots. Il les assemble, les superpose, leur offre des colorations diverses, les met en évidence ou en retrait; et le tout devient un texte dont le regard peut suivre les méandres. Le plus souvent, une figure au premier plan soutient toute la composition qui va s’articuler tout autour d’elle, à l’aide d’éléments que l’artiste place par associations d’idées ou simplement pour équilibrer l’ensemble. Au fil de l’exécution, des liens se tissent ainsi, formels, thématiques ou chromatiques, créant ainsi une sorte de parcours guidé par des lignes de force qui respectent la tradition académique. Ce qui l’est moins, c’est la déstructuration de l’espace par l’éclatement des plans qui se superposent en ruptures répétées sans fin, telles des images répercutées dans des successions de miroirs. On est proche alors de la scène de théâtre et de ses illusions spatio-temporelles. Chaque détail du tableau a son importance, même (ou surtout, devrait-on dire) le plus petit et insignifiant en apparence et qui peut se révéler une clé d’interprétation. Le déferlement d’images imbriquées ne trouve de limites pas même avec les bords du tableau qui ont de la peine à contenir cette verve qu’on devine très bien se poursuivant à l’infini. Fragment d’un univers en effervescence, la toile en devient le condensé que l’on décrypte en soulevant les voiles les uns après les autres, jusqu’à s’approprier le sujet. Leur essence onirique nous rend ces œuvres familières, car nous y reconnaissons l’absence de repères et la transfiguration d’objets banals en symboles énigmatiques. Le grand nombre de références culturelles, historiques ou actuelles leur confère également une impression de déjà-vu inquiétant et rassurant à la fois qui invite le spectateur à plonger dans ces toiles pour les décortiquer avec délectation, tout en prenant soin de goûter au passage le sensuel velouté de ces couleurs chatoyantes.

Francisco Sepulveda nous fait aborder aux rivages du mythe avec ses énigmatiques figures aux visages impassibles, et son style épuré. On y retrouve les images emblématiques et récurrentes de la barque, de la femme oiseau, du centaure et du monstre, silencieusement posées sur des fonds monochromes ou rythmées de points et de lignes. Ces éléments graphiques omniprésents ainsi que les aplats de couleurs, répartis de chaque côté de la ligne d’horizon, ancrent les personnages dans la toile ou le dessin qu’ils habitent de manière pourtant fugace, comme autant de présences chimériques. Tissés de l’étoffe du rêve et du symbole, hommes, femmes, arbres ou animaux traversent ces espaces intemporels, scrutant de leurs regards l’extérieur de la composition. Ils semblent vouloir s’échapper, à peine retenus par ces fils invisibles qui les rattachent à un imaginaire ancestral. Est-ce d’ailleurs pour signifier le passage d’âge en âge que l’artiste réutilise les mêmes plaques gravées, répétant ainsi des visages identiques auxquels il confère des corps et situations différentes? Des liens de parenté rapprochent ainsi subtilement les œuvres entre elles, comme le cours d’un récit qui se poursuit sans interruption. Les éléments répétés sont autant d’indices que Francisco Sepulveda sème sur notre chemin, nous invitant à reconstituer cet univers mystérieux et à en raconter l’histoire. Dans leurs attitudes muettes et pourtant pétries de paroles, ces personnages sont proche de la narration, celle de la légende, du conte, de la vie.
Nicole Kunz (historienne de l'art)

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